Crise de nerf (26/03/2017)

crise, churchill, pretexte, présidentielle 2017Au fil des lectures que nous avons, nous tombons à l’occasion et comme par magie sur des phrases, des bons mots qui viennent synthétiser une pensée brouillonne ou résumer brillamment des réflexions éparses amassées au fil des ans. Il en est une qui a frappé l’humble chroniqueur que je suis : « Never waste a crisis ». L’auteur de ces quatre mots, l’inestimable Winston Churchill, avait ce sens de la formule brillante qui fera qu’à travers les siècles nous continuerons à le lire et le citer. Ne jamais gâcher une crise, ou la crise comme prétexte et la crise comme opportunité. Avec cette formule se dessinent rétrospectivement des séquences passées, où la crise a été le nom d’un enjeu de pouvoir, un prétexte à avancer ses pions pour celui sachant tirer les marrons du feu.

A contrario, certains ont le don quasi-naturel de gâcher les opportunités qui s’offrent à eux quand la crise survient. Si une fenêtre de tir apparaît, ils la rateront et se prendront invariablement le mur. Il y a des gâcheurs de crise, des destructeurs d’occasion, des rois de l’anéantissement de l’opportunité et de l’art de se prendre les pieds dans un tapis sans relief. Les exemples sont nombreux de ces perdants magnifiques qui, à force de trop attendre, ont laissé passer leur tour, alors que les circonstances et l’alignement des planètes devaient conduire à faire de ce moment leur moment.

Ainsi, la crise ne débouche pas toujours sur la solution la plus logique ou nécessaire. Nous l’avons encore entre aperçu récemment, quand, à la suite de la crise financière de 2008, alors que celle-ci aurait dû et pu déboucher sur le procès du néo-libéralisme et de la financiarisation de l’économie, les renvoyant tout deux, pour un temps, dans les oubliettes de l’histoire, c’est plutôt à l’avènement d’un tour de vis supplémentaire et à l’instauration de politiques autoritaires s’attaquant aux plus faibles auxquels nous avons assisté, dans une logique contre-intuitive et parfaitement shadokienne sur le mode si cela n’a pas fonctionné, c’est que nous ne sommes pas encore allés assez loin.

« Never waste a crisis ! » Cette formule claque comme un slogan publicitaire et elle permet de saisir une réalité insoupçonnée, faite de positionnements et de stratégies plus ou moins savamment maîtrisés. À se demander si parfois la crise n’est pas recherchée et déclenchée sciemment. La crise est bien souvent une manière radicale et efficace de débloquer le jeu sur l’échiquier du présent et de l’histoire. Après tout la crise est un état d’instabilité, bon ou mauvais et qui conduit à un changement, une évolution, en faisant appel au jugement et à la décision pour reprendre l’étymologie grecque de crisis.

La crise, ou le prétexte de la crise plus précisément, est un mantra permettant de se faire une petite place au soleil en dénonçant des nuages sombres, réels ou supposés.

Dernier exemple en date dans l’actualité française : un Macron ne fait pas autre chose que de jouer la crise pour tenter de rafler la mise et face au danger de l’extrême droite, peu importe ce qu’il est et ce qu’il représente, il ne scande qu’un seul mot d’ordre, votez pour moi, même avec vos pieds. Les raisons du vote ne sont pas à chercher du côté du programme mais bien dans l’utilisation d’un épouvantail, en l’espèce le FN, en prétendant incarner le renouveau, la sortie de crise justement, en étant pourtant un maillon fidèle et solide du système en crise.

En temps de crise, l’épouvantail d’une part, le bouc-émissaire de l’autre, sont deux figures fort utile. Le premier est brandi pour culpabiliser et ou faire peur, le second est une catharsis qui permet l’unité retrouvée en sacrifiant quelqu’un ou quelque chose. Pour reprendre l’exemple de 2008, du système bancaire coupable, l’accusation s’est déplacée sur le citoyen ordinaire, à l’origine de tous les maux par son caractère prétendument dépensier et infantile : en Grèce, les comptes ont eu beau être camouflés par une élite, c’est et cela ne pouvait être que de la faute d’un peuple par nature un peu branleur depuis 2 400 ans : c’est bien connu, après Périclès, Socrate, Aristote, Platon, et Xénophon, les hellènes se seraient reposés sur les teutons pour financer leur train de vie…

Autre retournement de situation, l’instabilité désormais chronique du Proche-Orient après les incursions plus particulièrement américaines en Irak et après le déclenchement de la poudrière Syrienne, les conflits et les destructions ont jeté sur les routes des millions d’individus. La crise des migrants aurait dû interpeller sur les causes et conduire à y mettre un terme, mais c’est le rejet des conséquences qui se fait jour en Europe. La crise des migrants se transforme subrepticement en un prétexte pour tous les nostalgiques d’un ordre ancien et fascisant d’avancer une conception de la société non plus inclusive mais exclusive.

Heureusement, la crise peut aussi être un prétexte positif pour permettre un changement bénéfique à la quasi-totalité de la population : prenez la crise écologique. Elle pourrait déboucher sur une véritable prise de conscience et une rupture réelle avec un modèle de développement destructeur pour l’Humanité et l’écosystème, si on ne lui oppose pas d’autres crises pour tenter de ne rien changer. La crise économique est aujourd’hui dressée en opposition à la crise écologique pour neutraliser la mise à l’agenda effective de cette dernière.

Crise, crise, crise. Nous sommes une société des crises permanentes, perpétuelles et continues. Tout est en crise, toujours, tout le temps. Comme si la seule façon de conserver le pouvoir était de gouverner par la crise, en créant et canalisant les peurs, anesthésiant ainsi la volonté de changement dans un sens moins favorable aux élites en place.

Avec l’irruption (ou le retour pour être plus précis) d’une négation des faits et la construction d’une société de l’information parallèle quand la réalité ne convient pas à l’idée que voudraient s’en faire certains, la crise devient un enjeu de construction ou de négation. La crise comme illusion ou horizon pour gouverner, c’est un vieux mythe, que l’on trouve par exemple dans le roman de George Orwell « 1984 », où la guerre perpétuelle, seul le nom de l’ennemi change au gré de la réécriture de l’Histoire, permet d’entretenir un climat propice au maintien du régime. La crise comme facteur de désordre au service de l’ordre.

Là encore l’Histoire est truffée d’exemples où un incident mineur est transformé en crise par la grâce de la propagande, autrement dit une affaire est montée en épingle pour mieux manipuler les masses.

S’il ne faut jamais gâcher une crise, il ne faut pas oublier qu’à force de gâcher les sorties de crise ou d’inventer des crises qui n’existent pas,  l’humanité se dirigera vers la catastrophe. À l’adresse des faiseurs de crise comme prétexte à conserver ou conquérir le pouvoir, nous pourrions paraphraser Churchill  qui parlant de l’attitude de Chamberlain lors des accords de Munich lui aurait dit « vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ». À force de prétexter de fausses crises pour éviter la vraie, vous ne déclencherez qu’une plus grande crise.

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