La vie nous apprend que nous ne sommes pas immuables. Nous sommes même le changement permanent. Cela se constate physiquement mais c’est tout aussi vrai intérieurement, et même plus profondément que notre enveloppe corporelle. Notre moi intérieur évolue, au gré des ans et des circonstances, aussi surement que notre peau se renouvelle chaque heure, chaque jour… Même pour des personnes dont le quotidien est identique d’un jour à l’autre, ces changements opèrent, dans des proportions certes homéopathiques, mais néanmoins réels. Nous ne sommes jamais tout à fait une personne différente, ni tout à fait le même individu que nous étions précédemment et que nous serons demain.
Il y a des évènements qui viennent bousculer, précipiter, accélérer ces changements, par implosion, blessures, traumatismes intérieures ou extérieures. Soit que l’enveloppe ne convienne plus, au fond nous sommes des serpents ou des homards qui doivent muer de manière continuelle, soit que cette enveloppe, et ce qu’elle contient, soit particulièrement atteinte.
Vous entrez dans certaines périodes de votre vie comme un accélérateur de particules ou une grande lessiveuse, c’est une question de point de vue et de bosses ressentis au cours de la séquence.
De ce point de vue, le lambeau de Philippe Lançon est une étude magistrale sur ce qui se joue en nous, sur cette identité en permanence reconstruite, cette réappropriation sans fin de ce que nous sommes. Récit autobiographique, il ne porte pas tant sur l’attentat de Charlie Hebdo dont Philippe Lançon est un des rares survivants que sur les conséquences de celui-ci sur ce qu’il était, est, puis devient.
Pédale, encore et toujours, ne pense pas, ne t’arrête pas. C’est aujourd’hui le mode de vie que l’on nous promeut, mieux, que l’on nous enjoint. Travaille, consomme,
Abracadabra, transforme-toi, clignement rapide des yeux et coup de baguette magique, Harry Potter existe, nous l’avons tous été (même si pour certains, c’est indéniable, c’est Voldemort qui est depuis longtemps la source d’inspiration). Enfants, nous avons tous des super pouvoirs, la réalité et l’imagination n’ont pas encore une frontière bien marquée entre elles et il suffit de fermer les yeux et penser très fort à quelque chose pour que l’évènement se produise, CQFD. Tout est possible ou presque, sans pour autant se leurrer sur le caractère aléatoire de la pensée magique : les enfants sont moins crédules que les adultes en définitive, c’est la fameuse distinction du on ferait comme si par rapport au bien trop souvent entendu, je ne vois pas d’autres solutions. A la décharge des petits d’hommes qui ont grandi, le sérieux que nécessite la vie d’adulte conduit la plupart des individus à mettre dans un coffre fermé à double tour cette capacité d’émerveillement inépuisable et ainsi disparait la pensée magique de nos quotidiens. Ou du moins le croit-on, dans un monde désacralisé, de la raison pure et du pragmatisme comme crédo.
Depuis ses premiers pas sur la terre, Homo Sapiens a fait du chemin. Si à l’échelle de la vie sur terre, il représente moins qu’un battement de cil dans une journée, il a su littéralement marquer de son empreinte la planète qui l’a vu naître. Son pouce opposable et ses compétences en matière de communication et d’abstraction ont fait des miracles, lui permettant d’inventer, dans le désordre, la stratégie militaire, l’extinction des autres hominidés, la suppression de la mégafaune, le tout à l’égout, le moteur à explosion, la pâte à tartiner à la noisette et les conflits religieux. Sa dernière œuvre de destruction massive, le réchauffement climatique, ferait pâlir de jalousie les dieux si ces derniers avaient un jour existé. Mais rendons à Sapiens ce qui lui appartient tout autant, il a inventé la médecine moderne, la retraite par répartition, l’abolition de l’esclavage et de la peine de mort… Le bilan est ainsi mitigé, comme le dirait le commentateur sportif, il est capable du meilleur comme du pire. Mais nécessairement il faut assumer ce bilan, pour permettre de prendre conscience de ce qui se déroule sous nos yeux.
Les adultes gardent toujours une âme d’enfant, même profondément enfouie et la vie professionnelle est un terrain de jeu particulièrement approprié pour s’en rendre compte. Nous pensons ne faire que des choses sérieuses, utiles et valorisantes du point de vue d’un adulte et pourtant le lieu de travail est parsemé de jeux d’enfants que l’on ne détecte qu’au travers d’une patiente analyse et qui n’ont rien à envier à une cour d’école même si les jeux de grands n’ont plus l’innocence de la tendre enfance et peuvent parfois prendre un trait dramatique, laissant quelques victimes sur le bord du chemin. Il y a autant de quoi rire, de bon cœur ou jaune devant ce petit tour d’horizon non exhaustif que le lecteur pourra compléter à sa guise et faire partager à l’auteur, pour compléter cette étude sociologique et anthropologique amateur.